Tout dépend de ce qu’on appelle "maison d’édition". La période des grands éditeurs est presque achevée, nous sommes à l’ère des managers d’empires multimédias. Si l’on pense à Hachette ou au groupe Havas, il est clair qu’une nouvelle maison d’édition généraliste n’a absolument aucune chance de survivre. Quelques vrais éditeurs existent encore, mais ils sont sur la corde raide, ils doivent manier le balancier avec prudence : ils ont impérativement besoin de quelques succès de librairie s’ils veulent publier un auteur inconnu auquel ils croient.
Mais l’édition, le livre, l’écrit sous toutes ses formes, ne relève pas uniquement de la raison. De l’auteur au libraire, combien dans cette chaîne du livre peuvent-ils vivre correctement de leur activité ? Pourtant, et ce n’est pas raisonnable, tous s’obstinent. C’est que tout ne relève pas du domaine marchand. S’agissant de ce qu’il est convenu d’appeler "les œuvres de l’esprit", c’est souvent la passion, et non la raison, qui permet à ces quelques éditeurs indépendants de poursuivre leur travail.
Et puis il y a des secteurs "non rentables", des pans entiers de la création littéraire qui sont laissés en friche par les empires des médias. Les volumes de vente sont incertains ou jugés négligeables.
La littérature contemporaine en édition bilingue est l’un de ces terrains vagues, et c’est sur cette tierra de nadie que les éditions equi-librio ont décidé de s’installer. Si elles n'y font pas pas fortune, elles espèrent au moins éveiller l’intérêt pour une littérature florissante, surprenante, déroutante parfois, la littérature de langue espagnole contemporaine.
Bien conscients des difficultés, après plusieurs envois de dossiers de présentation adressés à des maisons d’édition indépendantes et restés sans réponse, nous avons décidé de créer une structure qui nous permette de faire partager nos lectures à un cercle plus large que celui des hispanistes. Ce "nous" est constitué de quelques amis, enseignants de l’Académie de Lyon, Toulouse et Nantes ainsi que des non-enseignants, bilingues, passionnés de littérature espagnole et latino-américaine.
Date de création :14/11/2008 @ 17:14Dernière modification :14/11/2008 @ 23:03
- comme nous l’avons déjà écrit, ce secteur est totalement délaissé par le monde de l’édition. Il existe d’excellentes collections de classiques bilingues, mais la littérature contemporaine est introuvable sous cette forme.
- il y a une demande : étudiants, enseignants qui aiment pouvoir retrouver le texte original, lecteurs francophones qui souhaitent réactiver leurs connaissances en espagnol, etc.
- c’est une forme particulièrement appréciée par les jeunes auteurs, inédits dans leur propre pays : d’une pierre ils font deux coups, ils peuvent diffuser leur œuvre dans les deux langues. C’est aussi la garantie que leur voix ne sera pas étouffé par celle du traducteur, leur texte est là, en référence.
La mise en page est adaptée à cette demande des jeunes auteurs : hormis le premier volume de la collection, Botanique du Chaos, de Ana María Shua, dont les textes courts ont été placés en vis-à-vis, les publications présentent d’un côté le texte en français, et lorsqu’on retourne le livre, le texte original en espagnol.
Date de création :14/11/2008 @ 17:24Dernière modification :23/10/2009 @ 09:08
En ce qui concerne les jeunes auteurs, la principale source est constituée par les revues littéraires espagnoles et latino-américaines, nombreuses sur Internet, ainsi que par les blogs de ces mêmes auteurs. Lorsqu’un texte attire l’attention, l’auteur est contacté, et nous lui proposons d’envoyer une cinquantaine de pages de ses contes, micro-fictions ou autres textes.
La plupart du temps, la décision (positive ou négative) est évidente. Quelquefois il faut de multiples lectures avant de prendre une décision.
Nos choix sont éminemment subjectifs ; ils ne sont en aucun cas guidés par la perspective du volume de ventes escompté. Nous retenons les textes de jeunes auteurs dans lesquels apparaît un style propre, un univers particulier, même s’ils contiennent parfois quelques maladresses.
Les premières traductions ont été réalisées par G. Navarro, professeur agrégé d’espagnol, en étroite collaboration avec les auteurs. Deux autres traducteurs travaillent depuis cette année (2009) aux publications à venir. Là encore, Internet est un outil précieux, la communication est rapide, le traducteur peut à tout moment demander une précision à l’auteur, lui expliquer ses choix.
Date de création :14/11/2008 @ 17:29Dernière modification :23/10/2009 @ 09:07
Qu’il s’agisse de café, de chemises ou d’appareils électroménagers, la plupart des constructeurs ou distributeurs usent (et parfois abusent) des termes "équitable" ou "éthique". Les études de marché ont dû en mesurer l’impact sur les consommateurs, l’"équitable" est "porteur". Reste à savoir ce qu’il en est réellement.
Le contrat que les éditions equi-librio proposent aux auteurs est clair :
- l’auteur conserve ses droits sur son œuvre. Il la cède sans exclusivité pour son exploitation en édition bilingue.
S’il estime que son œuvre n’est pas traitée convenablement par l’éditeur, ou s’il reçoit une proposition qui lui semble plus avantageuse, l’auteur peut à tout moment mettre fin au contrat.
Dans ce cas, l’éditeur ne peut poursuivre la vente que jusqu’à épuisement du tirage (très limité, grâce à l’impression numérique : 100 à 200 exemplaires en général).
- l’auteur bénéficie d’une répartition équitable du produit de l’exploitation de son œuvre (entre 20 et 30% sur chaque livre ou téléchargement vendu).
- les "droits secondaires" éventuels ne figurent pas dans le contrat d'édition: ils sont fixés, si besoin est, par un nouveau contrat avec l'auteur.
- tous les auteurs, quelle que soit l’ampleur de leur œuvre et leur notoriété sont traités de la même façon : ils restent "en vitrine" aussi longtemps qu’ils le désirent ; equi-librio leur laisse le temps de trouver leur lectorat, il n’y a pas de rotation ou de mise au pilon si l’ouvrage ne se vend pas suffisamment.
Les engagements des Editions equi-librio ne figurent pas dans une charte mais sous la forme bien plus contraignante du contrat. equi-librio est une SARL: l'idée d'association a but non lucratrif a été écartée:
pour les auteurs, il est important de savoir que financièrement, l'éditeur a autant intérêt que lui à la diffusion de son oeuvre (voire davantage, puisque c'est lui qui fait l'avance des frais d'impression, de diffusion, etc.).
Date de création :14/11/2008 @ 17:32Dernière modification :23/10/2009 @ 09:04
Les éditions equi-librio préféreraient vendre en librairie.
Dans les librairies liées par le système des "offices", le libraire s'engage auprès du diffuseur à recevoir, d’office, toutes les nouveautés publiées par les éditeurs que ce dernier représente.
Cette rentrée littéraire (2008) a vu la publication de plus de 700 ouvrages de fiction et de 200 essais.
« Alors quand le libraire achève de mettre en rayonnage la précédente livraison, les cartons de la suivante attendent déjà près de la porte. Et quand il a fini de ranger les livres, il s’occupe de renvoyer les invendus. Envisagé sous cette forme, le métier nécessite très peu de discernement culturel, toute la différence se fait sur la comptabilité et la taille des biceps. » écrivait en 2006 Philippe Blanchon, libraire à Toulon, sur le site cuverville.org.
La situation ne s’est pas améliorée depuis.
On comprend que les libraires liés par des contrats d’office ne tiennent pas à encombrer leurs étagères de livres supplémentaires de petits éditeurs.Quand bien même ils accepteraient, le petit éditeur qu'est equi-librio ne peut accorder les remises importantes que consentent les grands groupes.
Restent les librairies indépendantes. Equi-librio commence à les contacter, en expliquant sa démarche "équitable". Dès que nous serons en mesure de le faire, une rubrique "librairies partenaires" verra le jour.
Date de création :14/11/2008 @ 17:36Dernière modification :23/10/2009 @ 09:10
Equi-librio a mis en vente ses premiers livres il y a moins de deux mois (octobre 2008).
Les rencontres, les démarches auprès des libraires et autres diffuseurs ne sont pas simples ; il faut expliquer une orientation éditoriale qui apparaît « naïve », « sympathique mais irréaliste », pour reprendre les expressions les moins blessantes.
« Oui, mais si j’étais auteur, je préférerais un contrat de type classique, avec clause d’exclusivité et pourcentage de 10%, ce qui permettrait à l’éditeur d’assurer la diffusion (remise au diffuseur : 60%). Mon intérêt est que mon livre se vende dans les circuits commerciaux les plus larges possibles. »
Cette remarque, apparemment « de bon sens », qui revient régulièrement, mérite d’être étudiée de plus près :
1- L’industrie de l’édition n’obéit pas à d’autres lois que celles des autres secteurs économiques : le profit maximum. On peut considérer que plus le profit sera important, plus les retombées seront substantielles pour l’auteur ; le débat est le même partout : plus le gâteau est gros, plus les miettes seront nombreuses.
Mais on peut également penser (c’est notre cas) que l’édition française a atteint un tel niveau de concentration qu’elle tue la création dans l’œuf. "Si j'étais auteur", je devrais, pour avoir une chance d'être publié et largement diffusé par une maison d'édition appartenant à l'un des deux "grands", proposer un texte susceptible d'obtenir très rapidement une rentabilité jugée suffisante.
Les rapports sont nombreux sur ce sujet (observatoire français des médias, acrimed, etc.), et qu'il y a urgence à chercher d'autres rapports auteur-éditeur.
2- Cette façon d’aborder le sujet place l’auteur hors du processus éditorial : « tu écris, je me charge du reste ». C’est le contraire même du projet d’equi-librio : remettre l’auteur au centre de la fameuse « chaîne du livre », et non pas leur fixer la chaîne aux pieds avec le boulet d'un contrat léonin.
Les auteurs ne sont pas, dans leur immense majorité, des êtres vivant hors du temps, hors de la société. Ils sont de plus en plus nombreux à se soucier (et pour cause) du fonctionnement de l’édition et de la diffusion, de la place de la culture dans un système où tout devient marchandise. Ils sont parfaitement informés.
La conséquence, c’est qu’ils se tournent de plus en plus vers l’auto édition. Celle-ci a toujours existé mais elle est en plein développement grâce aux nouvelles techniques d’impression et de diffusion (et c’est souvent un choix, de moins en moins une décision par défaut).
Certains des auteurs publiés ici se sont résolument détournés des circuits éditoriaux traditionnels et ont accepté de travailler avec equi-librio précisément parce qu’une relation différente leur était proposée. Les contrats ont été expliqués, quelquefois modifiés à leur demande.
Les contrats d’édition classiques (exclusivité, droit de préférence, droits secondaires) donnent un pouvoir exorbitant à l’éditeur, un véritable droit de vie et de mort sur l’œuvre. C’est ce pouvoir-là que certains éditeurs, y compris indépendants, ont du mal à partager. Ce n’est plus une question économique mais d’existence sociale. L’auteur (grâce aux nouvelles technologies) peut se passer d’éditeur. Et ce n’est pas réciproque.
3- La remarque « de bon sens » en question peut s’envisager (avec toutes les réserves ci-dessus) pour un auteur français publiant en France ; elle est totalement irrecevable pour un auteur étranger inédit en France mais aussi dans son propre pays. C’est le cas de 8 des 13 auteurs pour les contrats en cours (2008). Comment abandonneraient-ils les droits sur leur œuvre à un éditeur étranger, ce qui les empêcherait de publier chez eux ? Ce qu’ils espèrent (et ce que nous espérons avec eux), c’est un effet de ricochet : une petite notoriété, un article dans une revue française peut inciter un éditeur espagnol, argentin ou guatémaltèque à s’intéresser à eux.
4- L’édition va être totalement bouleversée par le développement des Technologies de l’Information et de la Communication -TIC-(de nombreux rapports et études existent, là aussi). Les auteurs et les éditeurs réellement soucieux de faire évoluer le secteur en ont l’occasion ; il serait dommage de la laisser passer.
Pendant que les grands groupes ont les yeux rivés sur la courbe des profits, les auteurs investissent massivement l’Internet (sous différentes formes : blogs, publication de leurs oeuvres en ligne).
Les « majors » savent parfaitement qu’il y a là un marché, mais ils estiment avoir le temps et les moyens de contrôler ce media le moment venu (ce sont des groupes multimédias : télé, radio, édition, presse écrite, téléphonie, FAI…). Pour eux, il n’y a pas péril en la demeure ; le plus urgent est de mettre au point des formats et des DRM (des protections contre la copie), s’organiser en groupes de pression pour obtenir des lois qui les mettent à l’abri de toute concurrence.
Nous sommes dans cet entre-deux, dans cet intervalle où les TIC ne sont pas encore totalement verrouillées. Profitons de l'occasion, investissons le net au service de la création.
5- L’édition n’est qu’un des secteurs d’un domaine bien plus vaste qui concerne le politique, le citoyen, la liberté d’expression. Ne pas s’interroger sur son évolution, reproduire les schémas des grands groupes éditoriaux à son petit niveau serait, pour la maison d’édition indépendante qu’est equi-librio, particulièrement grave.
6- Quel que soit le contrat d’édition, le problème reste celui de la diffusion.
Si l’on reprend la remarque « de bon sens » attribuée à un hypothétique auteur, les conséquences sont assez catastrophiques pour le réseau des librairies :
Notre auteur a tout intérêt à se voir diffuser dans les supermarchés réels ou virtuels. Ce sont eux, selon les chiffres disponibles, qui vendent le plus.
Logiquement, notre auteur devrait donc aussi se demander pourquoi vendre en librairie.
Sauf que pour vendre en nombre, il faudra un « produit » formaté pour la grande distribution, ce qui précisément n’est pas le cas ici.
Les œuvres non-formatées a priori ont besoin d’éditeurs qui travaillent « sur mesure », qui ne leur imposent pas « le prêt à porter ». Elles ont besoin de libraires réellement indépendants qui les défendent contre les modes, sur la durée.
Et on est en droit d’attendre des libraires indépendants qu’ils adaptent les remises demandées à l’éditeur. Le libraire qui demande la même remise de 35% à Hachette et à un éditeur indépendant ne joue pas son rôle et prépare à plus ou moins long terme, nous en sommes persuadés, sa propre disparition : Hachette se passera d’ici peu de lui, c’est plus que probable.
Disons-le clairement : « Jouer le jeu », accepter les remises exorbitantes des distributeurs et des libraires, parce que « c’est le prix fixé par la profession », « il faut bien que toute la chaîne du livre vive », comme il nous est quelquefois répondu, est hypocrite et irresponsable. Hypocrite car les prix de la profession ont été fixés à une époque où le quasi-monopole de Lagardère n’existait pas : aujourd’hui on sait que ces « prix de la profession » sont absorbés par une pompe à finances destinée à servir les actionnaires. Beaucoup se demandent à juste titre, le prix du livre ne baissant pas, où sont passés les gains de productivité générés par les nouvelles technologies...
Irresponsable aussi car à terme Lagardère et Vivendi étoufferont les librairies, finiront de développer leur propre réseau et disposeront ainsi d’un système « intégré » bien plus rentable (l’un des pdg des deux groupes qui dominent le marché a déclaré il y a peu qu’il souhaitait faire passer les profits pour les actionnaires de 6% actuellement à 20% le plus tôt possible).
Sur les problèmes liés à la concentration dans le monde de l'édition et des médias, nous conseillons la lecture des livres de André Schiffrin:
- "L'édition sans éditeurs"
- "Le contrôle de la parole"
Les deux sont publiés par les éditions La fabrique.
Date de création :13/12/2008 @ 17:58Dernière modification :23/10/2009 @ 09:30